Pourquoi il faut (re)lire Clausewitz en 2017

Venant de terminer la brillante biographie consacrée à Carl Von Clausewitz par Bruno Colson, je souhaiterais partager quelques réflexions à propos de ce grand philosophe de la guerre.

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En effet, bientôt deux siècles après la rédaction de son ouvrage majeur « De la Guerre » (« Vom Kriege »), édité et paru à partir de 1832, il me parait que sa pensée reste très actuelle et extrêmement pertinente.

Voici trois raisons qui poussent selon moi à lire ou relire Clausewitz:

Parce que la portée de « Vom Kriege » est universelle

On n’invente rien, on innove et on créé à partir de l’existant et c’est ce qu’a fait Clausewitz sur la base d’une solide connaissance historique (il a bien lu Sun Tzu, César, Végèce, Machiavel… et Napoléon!) et – c’est ce qui est nouveau en 1800 – il met à l’épreuve de la réalité du terrain les théories militaires qu’il construit patiemment.

Refusant d’éditer une « boite à outils » à l’attention des militaires, il préfère dégager des principes généraux et laisser au commandant une grande latitude pour adapter ses principes à la réalité des hommes et du terrain.

La philosophie de la guerre telle que conçue par Clausewitz, pour qui la finalité est de servir le plus efficacement possible les objectifs politiques de son pays, est effectivement universelle car elle ne suit pas une idéologie définie.

La meilleure preuve est que l’étude de Vom Kriege fut mise en avant en Prusse, en France, aux Etats-Unis, en URSS, et même en Chine communiste par le propre Mao Tsé Toung!

Parce que Clausewitz aide à mieux analyser les conflits du monde moderne

Dans une époque où on est littéralement bombardé d’informations à la véracité de plus en plus difficile à vérifier, on finit par perdre de vue les enjeux des conflits qui ébranlent le monde contemporain.

Par exemple, on connait tous les jours le nombre de victimes des bombardements en Syrie, mais a-t-on une vision claire des enjeux de chacun ? Que veut la Russie ? qui sont les rebelles syriens, quelles sont leurs causes ? Et les Européens ? Loin de moi l’idée d’apporter la réponse à toutes ce questions mais cela montre qu’il faut prendre un peu de hauteur et considérer les enjeux géostratégiques inhérents à tout conflit (pour cela rien de tel que « Le Dessous des Cartes » sur Arte!).

C’est sur la base d’une volonté politique que les dirigeants définissent une stratégie et engagent les opérations militaires. Et c’est lorsque les buts politiques ont été atteints que le conflit s’achève. Il est donc inutile de fixer son attention sur les aspects tactiques d’un conflit (par ex: telle ville a été prise / libérée / bombardée) si on ne sait pas dans quel contexte les opérations militaires ont été engagées.

Bien que l’art opératif (l’art des opérations militaires) ait été grandement défini et professionnalisé au XXème, par les russes notamment, Clausewitz est l’un des premiers à rappeler la prééminence du politique dans tout conflit armé. La lecture de ses principes permet de clarifier sa pensée et de regarder d’un œil neuf les conflits actuels, qui restent finalement très liés aux comportements humains…

Parce qu’on n’a pas fait mieux depuis!

Les traités de stratégie militaire sont nombreux et le niveau de sophistication d’écriture des auteurs contemporains est indiscutable (lisez Liddell Hart par exemple), il n’empêche que peu d’ouvrages sont accessibles au non-spécialiste (d’où le succès de Sun Tzu aujourd’hui qui est une somme de principes assez simple d’accès) et à ce jour aucun d’entre eux n’a réussi à détrôner la « bible » qu’est devenue « Vom Kriege ».

Sur les 800 pages de l’ouvrage de nombreux passages trop « historiques » sont aujourd’hui difficiles à déchiffrer et certaines formulations paraissent hermétiques. Il existe heureusement des versions condensées (comme celle qui est au programme de Sciences Po) qui rendent la lecture plus agréable. S’il ne faut lire qu’un seul livre sur la stratégie militaire c’est bien celui-là (et voilà de quoi briller dans les conversations de salon ! à éviter au réveillon toutefois pour ne pas plomber l’ambiance).

Ne me reste plus qu’à souhaiter à tous une très belle année 2017 !

* * *

Clausewitz humor

 

La Force Expéditionnaire Brésilienne à l’épreuve du feu en Italie (1944-45)

Résidant au Brésil actuellement, je me suis intéressé à l’histoire militaire du pays et plus particulièrement dans la région de Rio de Janeiro, qui a été le théâtre de nombreux affrontements – avec les français notamment ! – au cours des derniers siècles.

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Vue depuis la Forteresse de Santa Cruz sur la Baie de Guanabara

En visitant la Forteresse de Santa Cruz située à Niteroi, ville situé face à Rio de l’autre côté de la Baie de Guanabara, j’ai réalisé qu’elle hébergeait un des Régiments d’Infanterie qui composait la Force Expéditionnaire Brésilienne (FEB) créée en 1942 pour aller prêter main forte aux Alliés à la fin de la Campagne d’Italie en 1944-45 (ce qui fait penser à l’aventure du Corps Expéditionnaire Français en Italie, dont j’ai parlé dans un post précédent).

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Les Symboles du Groupe de Chasse et de l’Infanterie de la FEB : un cobra qui fume pour cette dernière, comme un défi à ceux qui mettaient en doute la capacité de combat de l’armée brésilienne « aussi absurde qu’un cobra qui fume »!

L’aventure brésilienne au sein du second conflit mondial est surprenante à plus d’un titre ! En effet, que venait faire le Brésil en Europe ? Comment la FEB s’est elle comportée au contact du feu ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui…?

La position du Brésil pendant la 2nde Guerre Mondiale

Qui sait que le Brésil a été la seule nation d’Amérique du Sud à prendre part au conflit ? Il faut déjà savoir que jusque-là le dictateur (ou « président », c’est selon les affinités politiques) Getulio Vargas, au pouvoir de l’Estado Novo depuis 1937, voue une admiration à peine voilée aux puissances de l’Axe (Allemagne et Italie) et vise à installer un pouvoir autoritaire au Brésil. Peu empreint de valeurs démocratiques, il se sent proche de l’ordre social véhiculé par les nations de l’Axe.

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Getulio Vargas

Cependant il préserve une neutralité prudente, malgré la pression de plus en plus forte des Etats Unis qui souhaite installer ses bases militaires sur le territoire brésilien, afin de surveiller de plus près les activités du Japon, ce qu’ils finissent pas obtenir dans le Nordeste dès l’année 1942. Comme conséquence directe, les U-Boots allemands naviguant dans l’Atlantique coulent 5 navires battant pavillon brésilien, ce qui provoque la mort de plus de 600 de ses concitoyens.

Malgré son aversion pour le modèle démocratique des Alliés et sous la pression conjuguée des Américains et de l’opinion publique brésilienne de plus en plus agitée, Getulio Vargas finit par céder et déclare la guerre à l’Axe le 22 aout 1942. C’est à partir de ce moment que se constitue la FEB, avec une prévision de recrutement de 100 000 soldats et officiers, pour aller supporter les Alliés sur le continent européen.

Il faut souligner que Getulio Vargas, lorsqu’il prend sa décision de se placer aux côtés de Alliés en 1942, pressent que son alignement avec les démocraties occidentales est idéologiquement incompatible avec sa vision du Brésil et provoquera à terme la fin de son projet politique. Nous verrons qu’il a été clairvoyant…

La FEB en action en Italie

Autant le dire tout de suite, les effectifs totaux de la FEB ne sont pas très impressionnants, puisqu’en tout elle comptera 25 000 engagés dont 15 000 combattants (ce qui correspond à une Division), qui seront distribués au sein de 3 Régiments d’Infanterie et un Groupe d’Aviation composé de 4 escadrons de 12 chasseurs-bombardiers. Effectifs réduits certes mais dont le comportement volontaire et courageux sera remarqué des Américains… et des Allemands !

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Carte de la campagne de la FEB en Italie

Au départ cela ne commence pas très bien car le Brésil dispose d’une culture militaire dépassée, et l’organisation du recrutement et de l’instruction sont très chaotiques. De plus, lorsque l’infanterie est enfin envoyée sur le terrain d’opérations en 1944, les soldats brésiliens arrivent peu équipés en armes et encore moins en vêtements appropriés. En effet l’hiver 1994-45 est très rude dans les montagnes du nord de l’Italie où est déployée la division brésilienne et il faut procéder très rapidement à un « rhabillage » complet des troupes !

Cela fait, la FEB qui est intégrée à la 5ème Armée US (dont elle dépend complètement), soutient efficacement les Américains pendant la campagne d’Italie, mais finit par se heurter aux fortifications allemandes de la « Ligne Gothique » vers le mois de novembre 1944.

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Monte Castelo en 1945

C’est à cette période que la FEB subira ses plus grosses pertes (environ 300 soldats sur un mois), face à l’opiniâtreté des allemands, bien retranchés dans les hauteurs et protégés par de solides constructions. C’est aussi le moment ou les brésiliens montreront toute leur valeur au combat, en remportant plusieurs assauts qui permettront notamment de prendre la petite ville de Monte Castelo le 21 février 1945, qui reste aujourd’hui le symbole victorieux de la campagne de la FEB en Italie.

On peut seulement se demander quelle était la capacité de commandement du Général Mascarenhas de Morais qui dirigeait la FEB pendant cette campagne, au vu de plusieurs assauts ayant causé des pertes humaines inutiles, contre des positions trop bien tenues pas les allemands. Mais il ne fait aucun doute que la division s’est bien battue, comme cela a été plusieurs fois attesté par les Alliés.

Enfin n’oublions le groupe de chasse brésilien, qui a reçu comme monture le fameux P-47 Thunderbolt, qui est en 1944 un des meilleurs chasseurs-bombardiers de l’époque (avec le le P-51 Mustang et le Illiouchine II-2).

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Un P-47 « Thunderbolt » de la FEB en action

En effet, ce matériel produit à plus de 15 000 exemplaires et qui est principalement déployé dans le Pacifique, est équipé de 8 mitrailleuses de 12,7mm et peut embarquer plus de 1000kg de bombes. Mais surtout il est d’une robustesse à toute épreuve, et il n’est pas rare que ceux de la Navy US aient vu atterrir sur leur porte-avions des avions transpercés de dizaines d’impacts d’obus… et toujours en état de voler !

C’est aux commandes de 4 groupes de 12 chasseurs que le groupe de chasse de la FEB effectuera des dizaines de missions, d’abord de reconnaissance, puis d’appui et de bombardement, en soutien de la 5ème Armée américaine dont leurs confrères brésiliens en opération terrestre. Là aussi, les pilotes brésiliens rempliront brillamment leur mission, en détruisant des centaines de blindés et d’ouvrages d’art, appuyant efficacement les Alliés.

A la fin du conflit, la FEB totalise 452 pertes humaines, soit environ 2% de l’effectif de la division, mais l’Infanterie et l’Aviation ont été particulièrement éprouvées. Dès le milieu de l’année 1945, les soldats commencent à regagner le Brésil, qui célèbre leur comportement et leurs victoires.

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Les conséquences pour la politique intérieure brésilienne

C’est là que l’histoire militaire croise (de nouveau) la politique, car les officiers et soldats de retour au Brésil sont porteurs de valeurs démocratiques en opposition avec le régime autoritaire installé par Getulio Vargas… après tout ces soldats ont combattu le modèle (Allemagne nazie, Italie fasciste) auquel ce dernier prétendait !

Même si le mouvement politique enclenché par les pracinhas (soldats brésiliens) n’est pas seul à provoquer la chute de Getulio Vargas, il y contribue activement car il est en phase avec l’opinion populaire, qui réclame plus de démocratie et de libertés (élections présidentielles dès 1945, etc). Cette situation conjuguée à divers scandales amènent une junte de militaires à provoquer un coup d’état et déposer Getulio Vargas le 29 octobre 1945. Il continuera sa vie politique dans la décennie qui suit mais la parenthèse de l’Estado Novo est refermée.

Aujourd’hui, l’action de la FEB est fait partie du roman national brésilien et plusieurs lieux lui rendent hommage, dont la – cependant modeste – Casa da FEB (Maison de la FEB) dans le centre de Rio, qui regroupe divers armes et équipements brésiliens, alliés, ou saisis à l’ennemi :

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Mais c’est surtout le monument aux morts de 1945, à Flamengo, qui impressionne par son architecture et son ampleur :

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 Monumento Nacional aos Mortos da Segunda Guerra Mundial 

La FEB, une division aux dimensions modestes mais à l’action fortement symbolique et aux conséquences majeures pour l’histoire du Brésil…

***

 

L’Art de la Guerre … de Machiavel

« Où doit-il y avoir plus d’amour de la paix que chez qui n’a rien à redouter si ce n’est de la seule guerre ? »

Machiavel n’a pas écrit que « Le Prince ».

Son « Art de la Guerre » est moins célèbre mais il semble faire référence chez les connaisseurs de la chose militaire. Il était donc temps d’en entreprendre la lecture!

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Un contexte bien particulier

J’ai failli sauter la préface… mais cela aurait été une grave erreur (!) puisque le préambule rédigé par Jean-Yves Boriaud éclaire magistralement le contexte de la production de l’œuvre de Machiavel, en 1521, celui-ci étant déjà « retiré des affaires ».

Il s’agit pour Machiavel de démontrer tout l’intérêt de la conscription (« ordinanza« ), qui à l’époque, malgré quelques expérimentations, n’est pas vraiment la règle, car les princes continuent à s’appuyer sur des troupes professionnelles commandées par les « condottieri ».

Les Guerres d’Italie (dont en France on ne connait que Marignan, 1515) sont toutes récentes, et elles ont donné lieu à diverses batailles grâce auxquelles tel ou tel condottiere a pu montrer l’efficacité de son armée de mercenaires… face à d’autres mercenaires.

De son côté Machiavel a mis en pratique sa solution de l’ordinanza, qui s’est montrée être une solution pratique et moins onéreuse que les troupes de mercenaires, mais revers de la médaille les troupes de paysans locaux, malgré leur bonne volonté (ils se battent sur leurs terres) et un rapide entrainement, n’ont pas la valeur militaire des mercenaires.

En 1521, on peut donc dire que Machiavel est « sur la touche », et en publiant l’Art de la Guerre il trouve là un moyen de revenir en faveur auprès des puissants.

Nota – pour tout savoir sur la fameuse – en France en tout cas ! – bataille de Marignan : http://www.slate.fr/story/106733/marignan-1515

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Une construction inhabituelle

L’Art de la Guerre prend la forme d’une discussion entre plusieurs personnalités – principalement entre Cosimo Rucelai et Fabrizio Colonna – dans le cadre agréable des jardins d’Orti Oricellari.

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Fabrizio Colonna répond aux questions qui lui sont posées sur la manière de lever et gérer une armée, donne de nombreux conseils, et réfute les arguments qui lui sont apportés. On a donc l’image d’une discussion où les points de vue sont réellement débattus et qui tend à démontrer la valeur des proincipes énoncés par Fabrizio.

Cette structuration assez artificielle permet à Machiavel de donner un sentiment d’indépendance au lecteur en lui donnant l’illusion de conserver son sens critique. Il n’en reste pas moins que sur de nombreuses pages, la discussion n’est qu’un prétexte pour permettre à Fabrizio de s’étendre parfois très longuement sur telle ou telle disposition du campement, la manière de rendre la justice parmi la troupe, ou la position des piquiers dans le bataillon…

Un grand écart permanent

On en vient là à ce qui m’a le plus décontenancé dans cette ouvrage : l’hétérogénéité des thématiques abordées, le niveau de détails très variable et l’enchainement même des sujets. En effet, l’Art de la Guerre est un croisement étonnant entre le manuel de commandement d’un corps d’armée, un livre de réflexions politiques, et une synthèse d’approches tactiques à l’usage du chef de guerre.

Par exemple on peut lire dès les premières pages : « J’affirme n’avoir jamais fait de la guerre mon métier, parce que mon métier c’est de gouverner et protéger mes sujets, et pour pouvoir les défendre je dois aimer la paix et savoir faire la guerre » … et arriver quelques pages plus tard à l’ordre de bataille préconisé par Fabrizio, avec la position exacte de chaque soldat et sa fonction précise :

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Autant j’ai pu trouver que les considérations tactiques ou politiques gardaient un intérêt considérable, autant la disposition des corps d’armée sur le champ de bataille m’a paru obsolète aujourd’hui.

En 1521, l’artillerie n’a pas encore pris la place prépondérante qu’elle aura pendant les guerres napoléoniennes, et Machiavel fait beaucoup référence à Végèce pour disserter sur la valeur des combattants et le type d’équipement (armes blanches, donc) dont il faut disposer.

On est très loin de la guerre « moderne » et j’avoue avoir eu du mal à ne pas survoler quantité de passages …

Des références et des passerelles intéressantes

J’ai trouvé beaucoup de passages et certains principes en particulier qui peuvent faire écho à des conflits postérieurs et à des réflexions développées par d’autres penseurs de la guerre.

Voyons par exemple :

« Il n’est aucun régime, république ou royaume, qui n’ait estimé que personne n’était mieux placé pour le défendre par les armes que les habitants même du pays »

Cela s’est vu à l’époque des guerres républicaines (Valmy), à l’issue de la Révolution Française, lors desquelles les armées privées de leurs généraux royalistes, ont su se battre avec ardeur, pour défendre leur pays.

« Ce qui donne la confiance, ce sont les armes, la discipline, les victoires récentes et la réputation du capitaine »

Ceci m’a semblé particulièrement vrai dans le cas de Napoléon Bonaparte!

« Mieux vaut vaincre l’ennemi par la faim que par le fer : dans ce dernier cas, la fortune joue un rôle plus important que la valeur »

Est-ce que cela ne vous rappelle pas Sun Tzu?

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« Il n’est pas de meilleure résolution que celle qui reste cachée à l’ennemi jusqu’à son exécution »

Un point clef de Carl Von Clausewitz. L’élément de surprise a de tout temps été capital.

« Savoir, à la guerre, reconnaitre l’occasion et la saisir, voilà qui est plus utile que tout »

Clausewitz là aussi (le « coup d’œil » du commandant)! Certains généraux comme Von Manstein auront appliqué à la lettre ce concept

En conclusion : faut-il lire l’Art de la Guerre de Machiavel ?

Oui car c’est un excellent complément à la lecture du Prince, et c’est un ouvrage à la croisée des chemins, qui donne souvent à réfléchir, malgré quelques passages un peu trop détaillés sur des aspects de logistique.

Et en ce qui me concerne cela m’a donné l’envie de lire Végèce !

Merci pour vos commentaires, que vous ayez lu ou non Machiavel…

Sur ce, je vous laisse avec Nicolas !

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Les Mythes de la Seconde Guerre Mondiale

Je viens de terminer la lecture de l’excellent ouvrage de Jean Lopez et Olivier Wieviorka « Les Mythes de la Seconde Guerre Mondiale ». Ce sont 23 « mythes » analysés et faisant aujourd’hui l’objet d’une relecture critique, dont certains qui m’ont particulièrement interpellés !

 

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Tout d’abord une présentation rapide des auteurs :

  • Jean Lopez est un historien français, fin connaisseur de cette période et plus particulièrement le Front de l’Est, Rédacteur en chef du magazine « Guerres et Histoire » (une revue passionnante !!) et auteur de divers livres tels que « Koursk : les 40 jours qui ont ruiné la Wehrmacht » (dont je vous recommande la lecture), « Stalingrad », la biographie de Joukov etc.
  • Olivier Wieviorka est un universitaire et historien français, lui aussi spécialiste de la seconde guerre mondiale, et ayant récemment produit une relecture du débarquement allié en Normandie « Histoire du Débarquement en Normandie, Des origines à la libération de Paris » en 2006. A ajouter à ma liste de lecture.

Bref, des auteurs aux références solides en la matière.

L’ouvrage est donc une collection de 23 ‘mythes’, chacun traité par un auteur différent, et qui aborde des aspects très variés du conflit, que ce soit selon le théâtre d’opérations, les acteurs, la vision stratégique, les aspects logistiques…

J’en retiens trois qui m’ont particulièrement intéressé, en laissant de côté des mythes trop évidents tels que : « La France a contribué à la victoire des Alliés », « Les armes miracle allemandes auraient pu tout changer » etc. Sans même parler du fait que beaucoup croient encore que c’est le débarquement allié en Normandie qui a permis la victoire, qui est finalement une vision très occidentale (il serait temps de revoir les manuels d’histoire).

1. « Pearl Harbour, une victoire japonaise »

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Tout d’abord je dois avouer ma méconnaissance du conflit dans le Pacifique, et j’ai donc découvert avec étonnement le fossé séparant l’image de la « catastrophe » de Pearl Harbour des résultats tactiques (limités) et stratégiques (désastreux) de cette opération.

En effet, pour ne citer que quelques chiffres, le 7 décembre 1941 après l’attaque surprise japonaise (deux vagues de 183 puis 163 avions), sur 82 navires de guerre américains, seuls 3 sont irrémédiablement perdus. Deux sont des navires déjà obsolètes, lancés en 1915 et 1916, quant au troisième il est tellement hors d’âge qu’il a été reconverti en navire-cible. Tous les autres bâtiments de guerre seront renfloués, réparés et remis en service dans les semaines et mois qui suivent.

Plus grave pour les japonais, qui avaient misé (oui, ils avaient en quelque sorte « parié »), que les porte-avions américains seraient stationnés à Pearl Harbour. A la grande désillusion de l’amiral Yamamoto, ce n’était pas le cas, et les conséquences seront terribles pour le Japon.

Yamamoto lui-même l’a compris dès l’issue de l’attaque. La puissance militaire et industrielle et américaine ne mettra pas longtemps à se retourner contre le Japon, et 6 mois plus tard le 4 juin 1942 ce sera la victoire américaine de Midway.

Reste le nombre de victimes à Pearl Harbour : 2403 tués dont 1177 sur l’Arizona, et 1178 blessés. C’est beaucoup, mais l’a indiqué ensuite le général Nimitz, c’est moins que si la flotte américaine, détectant plus tôt l’approche japonaise, était allée à leur rencontre et se serait alors exposée à un feu trop nourri.

En conclusion, Pearl Harbour apparait comme une occasion manquée de porter un coup significatif aux américains. Et surtout, par cette action illégitime selon les lois de la guerre, elle créé un choc, génère un sentiment de traitrise et un immense besoin de revanche à l’encontre des japonais.

Pearl Harbour, une catastrophe… pour le Japon?

2. « Le Corps Expéditionnaire Français en Italie : un sacrifice inutile »

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Le Corps Expéditionnaire Français (‘CEF’) a compté jusqu’à 95 000 hommes, et a représenté jusqu’à 10% des effectifs alliés lors de la Campagne d’Italie qui s’est achevée avec la bataille de Monte Cassino et la chute de Rome le 4 juin 1944.

Sous les ordres du Général Juin, les troupes françaises, placées sous commandement allié, ont fait preuve d’audace et de combativité et ont contribué significativement à la victoire de Monte Cassino. Le problème est que suite à cette belle et symbolique victoire (la chute de Rome fut un coup très dur pour l’Axe), le CEF a été dissous! D’où de multiples critiques : aventure inutile et périlleuse sur un front secondaire ? pour quels bénéfices ? pour les alliés, oui mais pour la France ?

D’un point de vue purement militaire, on peut effectivement se poser ces questions. Mais  les choses militaires et politiques sont étroitement liées et l’action décidée et victorieuse du CEF a renforcé la présence de la France dans le jeu des libérateurs et auprès des anglo-saxons, et on peut mettre au crédit du CEF le fait qu’en septembre 1944, De Lattre commandait officiellement la 1ère Armée Française sur le front occidental.

J’ai particulièrement apprécié ce chapitre et les différents niveaux de lecture (tactique, stratégique, diplomatique)… Comment ne pas penser à Clausewitz « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens »… même si cette phrase prend ici un autre sens : il ne s’agit plus seulement de tractations avec son ennemi, mais avec ses alliés !

Nota : et sans oublier une lecture « managériale », celle de la démonstration par l’exemple?

3. « Le Japon a capitulé en raison d’Hiroshima »

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Encore une « surprise » sur le d’opérations du Pacifique ! Selon ce que j’avais compris, les américains avaient finalement vaincu le Japon suite aux victoires remportées sur terre et sur mer, mais aussi surtout avec les bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945.

Or, et c’est moins connu en Europe, le 9 août à 4h du matin, soit quelques heures avant Nagasaki, l’Armée Rouge attaque l’armée japonaise du Kwantung qui stationne en Mandchourie. Usant de son expérience acquise tout au long du conflit contre la Wehrmacht, et bénéficiant de moyens logistiques et matériels colossaux (5500 blindés, 3800 avions, 1,5M d’hommes…), les russes écrasent les japonais. L’armée japonaise est fixée et détruite.

L’empereur Hirohito et la cour se qui se raccrochaient encore à l’infime espoir d’avoir affaire à des adversaires russes et anglo-saxons divisés, comprennent immédiatement que c’est la fin.

Même si tous avaient compris depuis longtemps que la guerre était perdue pour le Japon, tant que restaient les positions de l’armée du Kwantung en Mandchourie, il restait une chance de négocier une issue honorable et maintenir l’Empereur sur le trône. Maintenant que l’URSS et les américains travaillent de concert, cet espoir s’évanouit.

La nouvelle de Nagasaki quelques heures plus tard ce 9 juin 1945 ne fera que renforcer cette conviction. Le Japon est maintenant face à une double menace d’invasion américaine et soviétique. Face à cette situation intenable, le Japon capitule.

La dernière partie de l’histoire est doublement intéressante car elle montre la réécriture de l’issue du conflit à la fois par les américains et les japonais : pour les américains, l’emploi de la bombe atomique se voit justifié, pour les japonais la capitulation se justifie par l’emploi d’armes inhumaines sur leur sol… ce qui épargne la responsabilité des dirigeants japonais, l’Empereur en tête, sur la conduite hasardeuse du conflit.

En conclusion…

J’ai particulièrement aimé ce livre.

Mythes ou non, au fil des chapitres et des thématiques abordées, les évènements plus ou moins connus de cet immense conflit s’éclairent d’un jour nouveau, et amènent de nouvelles réflexions (tactiques, stratégiques, politiques… et tout simplement humaines).

La seconde guerre mondiale est un conflit d’une ampleur et d’une complexité exceptionnelle, dont on n’a jamais fini de découvrir les multiples facettes.

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« Les Mythes de la Seconde Guerre Mondiale » – Sous la direction de Jean Lopez et Olivier Wieviorka – Ed. PERRIN

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PS: comment terminer ce post dans remercier Cédric C. qui m’a gentiment offert ce livre !

Clausewitz et la Grande Guerre

J’ai donc terminé l’ouvrage (posthume) de Carl Von Clausewitz « De La Guerre ». 800 pages en version intégrale, 350 en version expurgée !

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« Vom Kriege » de Carl von Clausewitz – édition originale en allemand de 1832 (non non ce n’est pas celle que j’ai lue !)

Il faut avouer que lire la version originale est plus ardue mais cela permet à Clausewitz de donner de nombreuses illustrations appuyant son propos. C’est parfois difficile de s’y retrouver car il peut faire appel à certaines batailles mineures du 16ème siècle en Allemagne, mais souvent il s’appuie sur les batailles napoléoniennes, que nous connaissons mieux.

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Carl Von Clausewitz

Je comprends mieux maintenant pourquoi Clausewitz est considéré comme le père de la stratégie moderne.

Son analyse de la campagne de Russie de Napoléon est frappante de réalisme et à de nombreuses reprises, certaines de ses affirmations paraissent des fulgurances qui traversent l’espace et le temps, on croirait ainsi lire une analyse de la guerre de 1870, de la Grande Guerre ou de la 2ème Guerre Mondiale.

Pour vous mettre dans le bain, voici un extrait de « De La Guerre », c’est dès la 2ème page et ça donne le ton:

Livre I – Chapitre 1 – Usage Illimité de la force:

« Dans une affaire aussi dangereuse que la guerre, les erreurs dues à la bonté d’âme sont précisément la pire des choses. Comme l’usage de la force physique dans son intégralité n’exclut nullement la coopération de l’intelligence, celui qui use sans pitié de cette force et ne recule devant aucune effusion de sang prendra l’avantage sur son adversaire, si celui-ci n’agit pas de même »

Voilà qui est clair ! Je ne sais pas ce que vous en pensez, en ce qui me concerne cela m’à fait penser à la première Guerre Mondiale et ses atrocités en tout genre : attaques frontales, artillerie massive, utilisation de gaz (« moutarde » et autres) … A croire que les généraux français et allemands avaient (trop) lu Clausewitz !

Il m’est aussi apparu que tout le monde a lu Clausewitz! En premier lieu nos amis allemands bien sûr, mais aussi les français, les anglais, les américains… et mêmes les russes ! Le plus intriguant est qu’à travers les régions et les époques, beaucoup de généraux s’en sont réclamés tout en mettant en œuvre des stratégies et tactiques différentes.

Pour en revenir à 14-18, il me semble que cela a été le premier conflit mettant en application les concepts les plus radicaux de Clausewitz, et notamment l’usage illimité de la violence, car remporter une bataille contre un ennemi est tel un duel, pour « amener l’autre à se soumettre à sa volonté », et par là que ce dernier abandonne volontairement la partie.

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Charge de fantassins, bien alignés

Voyons en effet quelques thématiques mises en œuvre pendant la première Guerre Mondiale.

La recherche d’une « bataille décisive », avec grande concentration de forces et de moyens, qui fera écrouler le front ennemi, et par là obligera l’adversaire à la reddition. Cet engagement sollicitera le gros des forces, et on misera sur la supériorité numérique (et tant pis pour l’effet de surprise).

On recherchera le meilleur point d’application, celui du « fort au faible », et si on ne le trouve pas alors ce sera du « fort au fort ». Il y aura de nombreuses pertes humaines et matérielles, mais la valeur morale des troupes saura faire la différence.

Il est intéressant de noter que Clausewitz ne mise pas tout sur une bataille décisive (ce qui avait fonctionné en 1870 à Sedan – voir Moltke), pas plus qu’il ne fait reposer l’issue d’une bataille sur la différence numérique. Oui bien sûr il évoque la force morale et les aspects psychologiques d’un conflit.

Cela reste étonnant de voir combien de fois, et pas seulement en 14-18, cette opportunité de remporter la bataille décisive a été recherchée ! Pendant la seconde Guerre Mondiale, il faudra attendre le milieu de la guerre, sur le front russe, pour voir apparaitre une nouvelle conception stratégique, développée par Staline et ses généraux, dite de l’Art Opératif, cherchant par une succession de batailles en profondeur à saper tout l’appareil ennemi.

L’avantage de la défense sur l’attaque. Pour de multiples raisons, Clausewitz démontre les avantages dont bénéficie le défenseur contre l’assaillant, d’autant plus s’il se trouve sur son territoire : ravitaillement, confort (tout est relatif), « sens » du combat, soutien de la population, connaissance du terrain…

Tout cela indique qu’une bonne défense peut se faire contre un ennemi supérieur en nombre, et que se trouver dans une position défensive n’est pas un défaut, loin de là.

Encore faut-il que cette défense soit suivie d’une (contre) attaque, car une pure stratégie défensive ne pourra jamais être couronnée de succès! A la rigueur, le temps peut être consacré à la préparation de l’offensive (remilitarisation, concentration de moyen, attaque surprise…).

La supériorité numérique et la recherche du fort contre le faible : il est intéressant de noter que Clausewitz évacue assez rapidement toute notion « romantique » de la Guerre pour se concentrer sur des statistiques issues de l’expérience : pour résumer, pour garantir une issue favorable à une bataille, il faudrait compter 2 à 3 fois plus de soldats que son adversaire.

Ce qui n’enlève évidemment rien au fait qu’il est tout à fait possible de remporter une victoire avec un effectif inférieur, notamment lorsque l’on fait jouer l’effet de surprise.

Une autre idée de Clausewitz et qui a été approfondie – voire poussée à son extrême – par Moltke est la concentration de ses forces sur un point précis de la défense adverse, afin de briser le front et amener la désorganisation de l’ennemi.

Napoléon était un grand spécialiste des charges puissantes de cuirassiers sur le point faible de la ligne de front, avec des résultats probants jusqu’à ce que ses ennemis apprennent de lui (Wellington notamment) … ou que l’artillerie progresse suffisamment pour rendre obsolète la charge d’infanterie et de cavalerie.

Ceci se vérifiera dès 1870 et encore plus en 14-18 : comptant sur sa seule supériorité numérique et la concentration de ses forces, le Maréchal Foch a envoyé des milliers de fantassins français à la mort lors de la tristement connue Bataille de la Somme.

Somme

Soldats sur le front de la Somme

Ironie de l’histoire, cette approche a retrouvé toute sa légitimé en 39-45 avec des généraux comme Guderian et Patton, qui ont vu tout l’intérêt qu’ils pouvaient tirer d’une formation blindée autonome :  démonstration lors du ‘blitzkrieg’ en Pologne et en France, ou en Sicile pour Patton!

FT17

Char français Renault FT17 – Il a participé à la victoire en 1918 et annonce la prédominance de l’arme blindée dans les conflits modernes

Je retiens surtout de Clausewitz son concept le plus novateur, qui fait de lui un « philosophe » de la stratégie militaire : l’incertitude et la friction, c’est à dire le fait qu’il existe un monde entre le plan et son exécution, car le mise en œuvre implique nécessairement des erreurs, des retards, des problèmes de communication…

Comme le dit Clausewitz, même le plan stratégique le mieux préparé en Etat Major peut être remis en question dès le premier engagement, aux bout de quelques heures de combat seulement. En effet, malgré toute la préparation nécessaire, aucune issue n’est garantie et il faut l’audace et la force de caractère (aujourd’hui on parlerait de Leadership) d’un grand chef pour prendre le bonnes décisions, en présence d’informations parcellaires, parfois fausses,  et amener son armée à la victoire.

Pour terminer, à propos de la première Guerre Mondiale, il faut absolument visiter le « Musée de la Grande Guerre » à Meaux! Avec une muséographie moderne et des installations ambitieuses – telle la reconstitution de tranchées françaises et allemandes se faisant face – c’est une visite passionnante et très émouvante.

musée 2

Vue d’une tranchée, comme si vous y étiez !

Il y a notamment une petite salle qui essaie de vous raire ressentir la violence d’un bombardement dans les tranchées… entouré de lumières aveuglantes et de bruits assourdissants,  on sort de là un peu sonné… et ce ne doit être le millième de la réalité. Une approche intéressante que ce musée, qui passe aussi par le ‘ressenti’. A visiter absolument !

http://www.museedelagrandeguerre.eu/

Et maintenant… Lisez Clausewitz !

Clausewitz humor