L’Art de la Guerre … de Machiavel

« Où doit-il y avoir plus d’amour de la paix que chez qui n’a rien à redouter si ce n’est de la seule guerre ? »

Machiavel n’a pas écrit que « Le Prince ».

Son « Art de la Guerre » est moins célèbre mais il semble faire référence chez les connaisseurs de la chose militaire. Il était donc temps d’en entreprendre la lecture!

Art_of_War-1573

Un contexte bien particulier

J’ai failli sauter la préface… mais cela aurait été une grave erreur (!) puisque le préambule rédigé par Jean-Yves Boriaud éclaire magistralement le contexte de la production de l’œuvre de Machiavel, en 1521, celui-ci étant déjà « retiré des affaires ».

Il s’agit pour Machiavel de démontrer tout l’intérêt de la conscription (« ordinanza« ), qui à l’époque, malgré quelques expérimentations, n’est pas vraiment la règle, car les princes continuent à s’appuyer sur des troupes professionnelles commandées par les « condottieri ».

Les Guerres d’Italie (dont en France on ne connait que Marignan, 1515) sont toutes récentes, et elles ont donné lieu à diverses batailles grâce auxquelles tel ou tel condottiere a pu montrer l’efficacité de son armée de mercenaires… face à d’autres mercenaires.

De son côté Machiavel a mis en pratique sa solution de l’ordinanza, qui s’est montrée être une solution pratique et moins onéreuse que les troupes de mercenaires, mais revers de la médaille les troupes de paysans locaux, malgré leur bonne volonté (ils se battent sur leurs terres) et un rapide entrainement, n’ont pas la valeur militaire des mercenaires.

En 1521, on peut donc dire que Machiavel est « sur la touche », et en publiant l’Art de la Guerre il trouve là un moyen de revenir en faveur auprès des puissants.

Nota – pour tout savoir sur la fameuse – en France en tout cas ! – bataille de Marignan : http://www.slate.fr/story/106733/marignan-1515

bataillemarignan

Une construction inhabituelle

L’Art de la Guerre prend la forme d’une discussion entre plusieurs personnalités – principalement entre Cosimo Rucelai et Fabrizio Colonna – dans le cadre agréable des jardins d’Orti Oricellari.

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Fabrizio Colonna répond aux questions qui lui sont posées sur la manière de lever et gérer une armée, donne de nombreux conseils, et réfute les arguments qui lui sont apportés. On a donc l’image d’une discussion où les points de vue sont réellement débattus et qui tend à démontrer la valeur des proincipes énoncés par Fabrizio.

Cette structuration assez artificielle permet à Machiavel de donner un sentiment d’indépendance au lecteur en lui donnant l’illusion de conserver son sens critique. Il n’en reste pas moins que sur de nombreuses pages, la discussion n’est qu’un prétexte pour permettre à Fabrizio de s’étendre parfois très longuement sur telle ou telle disposition du campement, la manière de rendre la justice parmi la troupe, ou la position des piquiers dans le bataillon…

Un grand écart permanent

On en vient là à ce qui m’a le plus décontenancé dans cette ouvrage : l’hétérogénéité des thématiques abordées, le niveau de détails très variable et l’enchainement même des sujets. En effet, l’Art de la Guerre est un croisement étonnant entre le manuel de commandement d’un corps d’armée, un livre de réflexions politiques, et une synthèse d’approches tactiques à l’usage du chef de guerre.

Par exemple on peut lire dès les premières pages : « J’affirme n’avoir jamais fait de la guerre mon métier, parce que mon métier c’est de gouverner et protéger mes sujets, et pour pouvoir les défendre je dois aimer la paix et savoir faire la guerre » … et arriver quelques pages plus tard à l’ordre de bataille préconisé par Fabrizio, avec la position exacte de chaque soldat et sa fonction précise :

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Autant j’ai pu trouver que les considérations tactiques ou politiques gardaient un intérêt considérable, autant la disposition des corps d’armée sur le champ de bataille m’a paru obsolète aujourd’hui.

En 1521, l’artillerie n’a pas encore pris la place prépondérante qu’elle aura pendant les guerres napoléoniennes, et Machiavel fait beaucoup référence à Végèce pour disserter sur la valeur des combattants et le type d’équipement (armes blanches, donc) dont il faut disposer.

On est très loin de la guerre « moderne » et j’avoue avoir eu du mal à ne pas survoler quantité de passages …

Des références et des passerelles intéressantes

J’ai trouvé beaucoup de passages et certains principes en particulier qui peuvent faire écho à des conflits postérieurs et à des réflexions développées par d’autres penseurs de la guerre.

Voyons par exemple :

« Il n’est aucun régime, république ou royaume, qui n’ait estimé que personne n’était mieux placé pour le défendre par les armes que les habitants même du pays »

Cela s’est vu à l’époque des guerres républicaines (Valmy), à l’issue de la Révolution Française, lors desquelles les armées privées de leurs généraux royalistes, ont su se battre avec ardeur, pour défendre leur pays.

« Ce qui donne la confiance, ce sont les armes, la discipline, les victoires récentes et la réputation du capitaine »

Ceci m’a semblé particulièrement vrai dans le cas de Napoléon Bonaparte!

« Mieux vaut vaincre l’ennemi par la faim que par le fer : dans ce dernier cas, la fortune joue un rôle plus important que la valeur »

Est-ce que cela ne vous rappelle pas Sun Tzu?

SunTsu

« Il n’est pas de meilleure résolution que celle qui reste cachée à l’ennemi jusqu’à son exécution »

Un point clef de Carl Von Clausewitz. L’élément de surprise a de tout temps été capital.

« Savoir, à la guerre, reconnaitre l’occasion et la saisir, voilà qui est plus utile que tout »

Clausewitz là aussi (le « coup d’œil » du commandant)! Certains généraux comme Von Manstein auront appliqué à la lettre ce concept

En conclusion : faut-il lire l’Art de la Guerre de Machiavel ?

Oui car c’est un excellent complément à la lecture du Prince, et c’est un ouvrage à la croisée des chemins, qui donne souvent à réfléchir, malgré quelques passages un peu trop détaillés sur des aspects de logistique.

Et en ce qui me concerne cela m’a donné l’envie de lire Végèce !

Merci pour vos commentaires, que vous ayez lu ou non Machiavel…

Sur ce, je vous laisse avec Nicolas !

Niccolo_Machiavelli's_portrait

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